Mon bastion pillé

Écrit par Deburak - Coralie Cadinot. Publié dans Littéraires


« Si mon unique plume était mon ultime confession elle aurait été tachée d’un mouron si grand qu’elle s’en serait retrouvée rompue pour l’éternité. Elle ne dessert donc guère mes dits péchés, elle joue simplement le rôle de prêtre dans une pièce de théâtre où mes personnages ne sont que des poupées articulées de toute part. Vous vous en serez doutés : j’écris pour soulager la conscience de mes héros, car tout héro se voit un jour confronté au paradoxe de sa bienveillance. »
 
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          Le vieux James, un homme au regard vitreux, aux innombrables rides et au nez busqué contemplait le diadème rosie se découper dans la beauté des champs de coquelicots. Assis sur sa chaise pliante d'ébène, une petite boite en carton de pastels de toutes les couleurs en main, il dessinait l'ébauche d'une femme au regard intense. Son visage rond, ses yeux verts en amande, la blondeur de ses cheveux comme des milliers d'épis de blé, ses lèvres entrouvertes, duveteuses, aussi soyeuses que le voile où l'on venait se nicher pour finalement s'abandonner à son maigre cou, puis son buste enchanteur qui se prolongeait sur le reste de la toile. Une fine brise fraîche vint caresser les cheveux souples de James, les envoyant se plaquer en arrière, et aussitôt inspiré par le vent léger, le retraité rajouta en un mouvement de main décidée, une pointe de rose sur les lèvres de son Aphrodite des temps modernes. Il esquissa un bref sourire comme pour se dire avec fierté qu'elle était la plus belle créature au monde. La bouteille d'eau à ses côtés transvida de son contenu dans un ramequin où avec dextérité James trempa son pinceau. Le vieil homme voulait combler de bonheur sa création, alors frappé par un éclair de génie, il se mit à caresser le front bosselé de la jeune femme, à titiller son nez aquilin aux taches rousses, puis il caressa sa lèvre supérieure où vint s'étirer sur toute sa surface la chatoyante couleur rose. Obnubilé et détaché du paysage qui s'offrait à lui, il n'avait d'yeux que pour elle. Son cœur dans une première accélération, fit descendre le pinceau en spirale sur la gorge de la beauté puis se laissa glisser sur sa frêle poitrine où il s'appliqua à dessiner des frissons par centaine. Ses poires étaient petites mais lui donnaient la confiance d'une guerrière et les traits enfantins d'une gamine de cinq ans. Le corps de James tressaillit et il poussa un long soupire d'extase.

Son regard désireux se jeta alors sur l'auréole de soleil qui donnait un éclat pourpre aux pétales des coquelicots. Il parcourut les branches des cerisiers, un mouvement de pinceau allongé, la rosée du matin, de petits picotements d'aquarelle orangés aussitôt dilués avec davantage d'eau, les oiseaux vagabonds aux ailes encore endormies, un cheveu doré en plus, et le vent exhalant son humidité, un regard plus profond, si profond que l'on se noierait presque en la regardant.

 


          Soudain, le calme rompu. Au loin, une ombre s'avança d'un pas sûr, faisant pousser de petits cris aux fleurs écrasées. C'était elle, nue et ondulante. Elle semblait tout droit sortie d'une source chaude, des dessous d'une cascade d'eau transparente. Elle entrouvrit la bouche comme sur l'œuvre qu'un vieillard de soixante-douze ans avait dessiné, l'âme éperdue d'amour. Sa peau faite de grains de cacao et parfumée à la rose brillait royalement dans l'ensorceleuse nature, puis ses fins doigts comme une pianiste vinrent se poser sur l'épaule de James qui la fixait, ébahi, stupéfié par la créature qu'il avait créée. « Ce n'est point possible. » se répétait-il en boucle « Je dois rêver. ».

L'aquilon se leva brusquement et la jeune femme s'accroupit à terre, en boule, parcourue par des spasmes glacés dus à la froidure du Nord. Son intimité dérobée aux claires prunelles bleutées du vieux s'était comme fermée sur elle-même, abruptement prise d'un froid imprévu. James se leva et enleva son pardessus kaki qu'il posa sur les épaules fragiles de son œuvre comme l'on poserait une cerise au sommet d'une pièce montée lors d'un anniversaire. La jeune femme, le regard perdu, agita les lèvres de sa bouche voluptueuse mais aucun son ne sortit d'entre ses pétales de rose. James compris au froncement de ses sourcils qu'elle ne voulait point rester ici, sous les coups de la fraîcheur hivernale. Il prit sa toile et la posa devant la jeune femme qui la saisit entre ses mains et l'admira longuement pendant que James rangeait ses ustensiles d'imagination. Elle effleura d'abord de l'index ses propres cheveux blonds qui empiétaient sur son délicat buste comme pour les dégager sur le côté, mais l'œuvre figée ne bougea point, puis elle joua de l'annulaire avec un sourire mutin qu'elle imaginait planté sur ses lèvres :


« Elle est jolie n'est-ce pas ? C'est toi. »


Aphrodite le regarda, la tête penchée sur le côté, dévoilant des traits du visage fins et délicieux.
James empoigna l'œuvre sous le bras et prit le chemin de la maison, suivi par la beauté captivante qu'il avait dépeinte. Elle traîna d'abord les pieds comme si elle n'avait plus marché depuis des lustres, puis elle leva un peu plus ses jambettes révélant des mollets de forme remarquable. Toutes les parties de son corps avaient quelque chose de merveilleux et de fracassant. Ses cheveux volant au gré du vent qui faisait s'engouffrer derrière elle le pardessus que lui avait donné James en dépits de sa propre santé, donnait une vue majestueuse sur son fruit aux filets ambrés et éclatants comme une harpe. En route, elle levait la tête et cherchait d'où provenaient les petits pépiements qu'elle entendait, on aurait dit un animal en captivité hué par une foule de spectateurs parisiens insatisfaits comme de coutume. Mais les chansons que s'appliquaient à murmurer les oiseaux, ne lui donnaient qu'une apparence plus charmante. Plus elle avançait, plus la nature s'agitait, laissant une rivière de paillettes lilas agiter dans de succincts chuchotements et frôlements, sa source aussi claire que le cristal.

Une fois devant sa maison, le vieux se retourna vers la jeune femme :


« Nous sommes arrivés, n'aie pas peur. »


Point de réponse, seulement un air interrogateur qui lui fit comprendre qu'elle ne parlait point français. Il fondit la clé de plomb dans la serrure et la tourna deux fois dans le trou de la porte rouillé par la pluie. La maison s'ouvrit d'abord sur un long corridor faiblement éclairé par la lumière du jour qui passait à travers les rideaux de la bibliothèque, et sur une cage d'escalier menant à l'étage au-dessus où se trouvait sa piaule qui avait été anciennement celle de sa fille. Le vieil homme ne pouvait plus dormir dans la chambre qu'il avait partagée avec sa femme décédée il y avait dix ans de cela. Il avait toujours l'horrible impression qu'une fois allongé, prêt à se laisser bercer dans les bras assommants de Morphée, qu'elle s'asseyait au bout du lit. Il sentait ce dernier se dérober sous ses pieds froids, se penchant plus en avant. Alors il pouvait ressentir la chaleur naturelle que dégageait son corps, entendre son souffle saccadé à cause des œdèmes qu'elle avait régulièrement eus les dernières années de son existence. Parfois, il entendait la chaise à bascule de la cuisine au rez-de-chaussée grincer sans cesse, alors il l'imaginait, tricotant des pulls de laine dans un au-delà dont il redoutait l'entrée. Lorsqu'il était acteur de ces manifestations burlesques, il n'avait point peur, mais le passé lui rappelant les plus beaux instants de sa vie, il se mettait à sangloter. Pas un jour n'était passé en dix ans de temps sans qu'il ne pense à sa femme. Alors il avait commencé à dessiner avec l'aquarelle et les pastels de cette dernière. Tous les matins il sortait à la rencontre de son champ de coquelicots qu'il avait vu pendant les tempêtes accablantes, les pluies incessantes et sous le soleil éblouissant des jours d'été, telle une femme qui se maquille et se pare de splendeurs pour la foule mais qui le soir, se montre naturelle face à son dévoué mari. Il possédait le rouge, le rose et le vert de son paysage comme il connaissait par cœur les minois de ses compostions.

 

La belle et inconnue jeune femme était debout sur le palier, le corps parsemé de frissons après être passée d'un milieu froid à une maison dotée d'une température agréable pour sa fine peau blanche comme neige. Elle observait les lieux d'un regard alarmé. La poussière sur le parquet, les feuilles mortes qui jonchaient ça et là le bois du sol, James qui montait les marches de l'escalier après lui avoir fait signe de le suivre, tout lui semblait machinal et pourtant si normal. Un pas en avant. Une jambe se posant sur le premier degré, puis sur le second. Un craquement. La jeune femme monta au deuxième étage où une salle de bain l'attendait. James alla lui chercher de quoi la sécher, et après lui avoir expliqué maintes fois comment fonctionnait un bain en tournant les poignées et en agitant la poire de douche en inox, elle enleva sans pudeur la veste qu'elle portait. James avant de détaler, observa une dernière fois la beauté muette de surcroît qu'il avait bâtie de ses mains de maître. Son corps avait des proportions hors normes, inégalables de grâce et d'élégance en tout point. Jamais de toute sa vie il n'avait vu de telle vénusté, et jamais en dix ans de dessin en pleine nature, il n'avait rencontré une aussi délicate fleur sauvage. Il se demanda alors comment elle avait pu apparaître en plein milieu du champ, sous la lueur du soleil matinal. Une fois sorti de la pièce, il décida de ne parler d'elle à personne en ville afin de ne point soulever les suspicions sur lui et de ne point avoir de problème avec les autorités. Il garda le secret bien caché et lui donna un nom, et ce fut celui de Mathilde qui l'emporta. Alors il se fredonna ce prénom comme une douce berceuse d'un soir.

 

          Mathilde sortit de la salle d'eau qu'elle avait réussi à ne pas inonder. Elle avait cependant vidé tous les gels de douche et s'était servie du shampooing comme d'un savon pour le corps. Posés sur le rebord de l'évier, une petite culotte rouge, un pantalon et un haut noir qui sentait le renfermé n'attendaient plus qu'elle les saisisse. A l'étage en dessous, James préparait un pot au feu pour sa ravissante invitée qu'il vint chercher en la prenant par la main afin de la rassurer après avoir entendu la porte de la salle de bain craquer. Mathilde se laissa prendre par la main épaisse du vieillard et descendit. Il pointa alors la nourriture de son index bouffi :


« Pot au feu. Avec des légumes et de la viande. Tu vas adorer ! »


Elle ne comprit pas, et c'est les cheveux égouttant sur le sol qu'elle s'assit sur l'une des chaises en bois disposées autour de la table. James lui tendit une fourchette et un couteau, elle n'en fit rien, mangeant goulûment avec ses doigts :


« Tu viens d'où ? C'est étrange... Je veux dire tu ressembles exactement à cette femme que j'ai dessiné. » Elle le regarda à nouveau, avec ce regard profond dont elle avait la possession. 

« Tu ne comprends pas ce que je dis n'est-ce pas ? Eh bien, je t'apprendrai à parler français. »

Le vieux servit de nouveau Mathilde qui après avoir mangé sa première assiette, en demandait une seconde. Toujours les doigts qui pataugeaient dans les légumes.
« Non, pas comme ça, regarde. » James se leva se mit derrière elle. Il saisit la fourchette, prit doucement sa main droite et lui fit ingérer la nourriture. Elle poursuivit alors le mouvement sans son aide, tenant le manche noir de la fourchette comme si elle s'apprêtait à se donner un coup de poing d'elle-même.

Les premiers jours se passèrent dans la maison de James, une ambiance calme entourant Mathilde et ce dernier. Il essaya d'en apprendre un peu plus sur elle ce qui fut très compliqué étant donné qu'elle ne parlait guère. Parfois elle ouvrait la bouche et laissait s'échapper un « Aaaah » mais pas de mot, comme si elle avait l'apparence d'une femme de vingt ans mais qui néanmoins, tel un nourrisson, ne parlait pas encore. Il lui montra la ville et son centre urbain, les voitures aux grondements incessants et criards. Les maisons de la Bretagne qui ressemblaient aux petits cottages duveteux de Bavière, en passant par le portrait de la mère au foyer qui s'occupe de ses enfants et étend le linge à l'homme d'affaire toujours pressé. Il lui apprit à dessiner, d'abord avec un crayon de bois, puis de l'encre chinoise. Bientôt, elle commença à ébaucher aussi bien que lui et à manier correctement les pastels et l'aquarelle. Elle s'asseyait au bureau de James, dans son atelier où les meubles respiraient toute sorte d'odeurs puissantes qui piquaient le nez. Alors elle se courbait sur sa feuille et commençait à dessiner. Il apprit à lire à sa protégée, il la fit même cuisiner. Quelques mois après son arrivé dans la vielle battisse de James, on pouvait entendre une jeune femme sifflotait et bégayait. Il fallait que Mathilde soit autonome car un jour ou l'autre James partirait peut-être pour rejoindre sa femme, sans prévenir, alors il la laisserait dans ses lacunes et son incapacité totale à vivre indépendamment de toute personne. Le français fut une rude épreuve pour la jeune femme. James dut faire preuve d'une patience infinie à de nombreuses reprises. Elle confondait les t et les d, les a et les o et rajoutait des s à chaque fin de mot qu'on aurait dit un serpent. Il lui demandait toujours de répéter après lui, ce qu'elle s'attelait à faire, bégayant, s'arrêtant, recommençant pour finalement hacher la phrase de nouveau et au bout de la énième fois la débiter lentement avec un curieux accent que James n'aurait su identifier. Parfois, elle ouvrait un livre et lisait une page à James pour lui faire plaisir et lui montrer qu'elle progressait même si elle ne comprenait pas encore ce qu'elle disait à voix haute.

Un jour, James eut la mauvaise idée de parler de l'Amour à Mathilde, il lui expliqua dans un vocabulaire français simplifié ce que l'Amour était. Il lui lisait des poèmes romantiques, lui chantait des comptines, et lui narrait des contes. Il disait souvent :
« Quand tu es amoureux, tu as le cœur qui bat rondement plus vite, les mains fiévreuses de confusion, et tu chancèles ne sachant où aller d'autre que dans les bras de ton bien aimé. Je te souhaite de connaître l'Amour. Un jour Mathilde, tu verras, tu te sentiras pousser comme des ailes dans le dos. Néanmoins, ce sentiment est dévastateur et peut faire faire de bien mauvaises choses. Alors il faudra à tout prix t'en dégager de tes pennes le plus rapidement possible brisant alors la moindre petite once d'émotion de volupté. »
Elle le mirait, plongée dans ses histoires, elle le scrutait dans l'océan de ses yeux et était émerveillée. Elle voulut depuis cet instant connaître cet étrange sentiment qui lui semblait pourtant si merveilleux. James lui disait que lorsque sa fille était partie pour Paris avec son mari, son cœur s'était fendu malgré lui car il la revoyait enfant, courant dans la campagne bretonne. Elle ne lui rendait plus visite depuis la disparition de sa mère, dont l'enterrement eut lieu sans sa présence. Il lui avait envoyée une lettre afin de lui apprendre l'horrible et tragique nouvelle, mais il ne reçut jamais aucune réponse. Alors les années s'écoulèrent, seul chez lui, dans le silence absolu. Il vivait au rythme des saisons, allant en ville rarement car n'aimant plus le contact extérieur que pour avoir son journal ou son pain du Dimanche matin. Il y allait à pied, marchant parmi les bouleaux, les saules pleureurs, les cerisiers et les sapins. Il s'arrêtait soudain et sortait de son cabas une feuille de papier, un pastel et il faisait des croquis, en long, en large, des formes géométriques puis il poursuivait ses préambules une fois chez lui, à la lueur d'une chandelle, qu'il n'éteignait qu'une fois après avoir prié pour que sa femme soit heureuse là où elle était.

Les nuits quand il se réveillait à cause du grincement de la chaise à bascule, il descendait dans le salon et se mettait devant la cheminée, la chaise arrêtait ses oscillations et il allumait un feu, s'asseyait devant, allumait une bougie et lisait Balzac, son écrivain préféré, son compagnon des moments durs. Il s'identifiait alors au Père Goriot, cet homme au cœur d'or gonflé de chagrin à cause de ses deux petites pestes de filles qui n'avaient que faire de lui. Le portrait craché de sa fille, Luce. Elle aussi n'avait pas été douce et compréhensive avec son papa. Alors parfois, le vieil homme se transformait en vieux papa gâteux qui se sentait coupable quelque part de ne pas avoir pu rendre heureuse son unique fille, le fruit de ses entrailles, le sang de son sang. Il se disait pour se rassurer que son bonheur s'était simplement stoppé au moment où sa mère rendit l'âme entre les mains bienveillantes de l'être suprême. Depuis un an pour se venger et se rattraper de sa triste perte, il couvrait Mathilde qui était l'agrume de mille effleurements sur une toile à la fragrance rosée. Et le soir en priant à genoux devant le lit de sa fille il se murmurait : « Regarde Luce, regarde comme Mathilde est heureuse. Elle est curieuse, elle apprend vite et aime m'entendre lui baragouiner des chansons et des histoires. J'aurais pu t'offrir ça aussi tu sais. » Il pleurait vivement aux éclats de façon silencieuse afin de ne pas réveiller sa protégée qui dormait dans la chambre d'à côté. Alors le sommeil le gagnait, et berçé pas les secousses de ses pleures il susurrait, le chagrin dans l'âme : « Prends soin de toi ma chérie. » et il s'endormait.

 

          Mathilde commençait à s'améliorer de jour en jour en français et pouvait faire des phrases complètes sans trébucher de sa langue. Qui plus est, elle comprenait ce qu'elle disait, chose qui lui était tout à fait impossible six mois en arrière. Elle cuisinait « les meilleurs soupes de France » lui disait James et bientôt elle n'hésita plus à sortir seule de la maison. Elle se promenait en ville et avec l'argent que lui donnait le vieil homme, elle s'achetait de petites robes sur le marché du Samedi midi. Alarmé, James remontait aux origines de sa naissance, comme pour lui rappeler qu'il avait toujours été là pour elle. Il lui disait avec mystère qu'il ne savait pas d'où elle était sortie, que c'était miraculeux, qu'il avait suffi de la dessiner pour qu'elle prenne soudainement vie, alors elle riait et il tirait les joues de sa Titilde. Un jour, alors qu'il sortait de son atelier, inquiet, Mathilde rentra du village, souriante. Frappé par cette soudaine avalanche de joie, James s'énerva :


« Non mais ça va pas la tête ! Tu es folle ? Les hommes en ville ne veulent faire qu'une bouchée de toi ! Regarde comme tu es belle !
- Ne t'inquiète pas James. J'ai rencontré quelqu'un de sympa. Il s'appelle Igor, il est pianiste » disait-elle.

Mais qui était cet Igor ?
Que cherchait-il à faire à Mathilde ? Du mal ? James ne l'aurait guère supporté ni même accepté. Igor, même s'il ne le connaissait point personnellement, représentait un danger pour lui que Mathilde le quitte. Prévoyant, le vieux lui rétorqua un simple « Fais attention à toi » avant d'aller s'enfermer à nouveau dans son atelier où il peignait le mille et unième portrait de sa femme. Igor était un homme reconnu dans le village, il avait des yeux tombants marron et très étincelants. Ses épaules étaient carrées, ses mains douces, ses jambes élancées et sa démarche était aussi majestueuse que celle d'un empereur. Il venait d'Allemagne et avait pour habitude de se promener dans les magasins du village. Cet homme d'une trentaine d'années était toujours paré d'une chemise blanche à froufrou et d'un nœud brun à pois beiges. Lui et Mathilde s'étaient rencontrés dans une arrière-boutique où des instruments étaient vendus à prix cassés.


« Vous cherchez un instrument en particulier ? lui avait-il demandé
- Non, je... J'aime bien les regarder.
- Vous jouez ?
- Non.
- Je pourrais vous apprendre à jouer du piano si vous le voulez bien. »


Mathilde fut comblée par l'offre de ce charmant monsieur qui lui souriait, toujours en plissant les yeux, faisant remonter ses pommettes qui devenaient rouges à la vue du visage ensorcelant de Mathilde.
Depuis ce jour, Mathilde allait en ville dans la réserve de la boutique de musique pour aller jouer du piano en compagnie d'Igor. Il était très vite tombé amoureux de cette beauté. Souvent entre clé de fa et clé de sol, il imaginait les formes de son corps se dessiner dans le tissu de son manteau de taffetas marron. Il lui imaginait des hanches amples, prêtes à féconder, à accueillir la vie, il scrutait ses mollets dodus, les muscles saillants de ses jambes, son ventre parsemé de grains de beauté puis il revenait à lui et pointait du doigt la partition en lui demandant de recommencer à partir du premier système, et il se replongeait immédiatement dans ses contemplations aguichantes. A chaque fois qu'ils se voyaient, il ne pouvait s'empêcher de rester béat devant tant de distinction, alors allant plus loin dans ses découvertes, il rêvait de faire frémir ce corps envoûteur. Parfois des regards se croisaient en des yeux enflammés. Mathilde était comme une biche, chassée d'amour par un chasseur incompétent car ne voulant lui faire de mal.

 

          Igor était un homme instruit, et lorsque Mathilde et lui n'étaient pas à jouer du piano, ils buvaient au café du village. Igor en sigisbée invitait à chaque fois sa muse et lui parlait de l'Allemagne, des aristocrates autrichiens de Vienne, et elle l'écoutait de sa voix douce et calme. Parfois elle ne comprenait pas un mot alors elle haussait un sourcil et Igor le lui expliquait :


« Un philosophe ? C'est quoi ?
- Un homme qui réinvente le monde en permanence. Un génie. »


Elle hochait la tête pour lui signifier qu'elle avait compris, et il poursuivait ses longues tirades. Puis fut un jour où leurs mains se touchèrent en un mouvement confus, Igor déclara sa flamme à Mathilde dont les joues s'empourprèrent. Les yeux jetés à terre, elle balbutia dans un mauvais français qu'elle ne savait ce qu'était l'Amour mais qu'elle sentait son cœur battre fortement dans sa poitrine. Il lui prit alors les mains pendant qu'elle était assise, et à genoux devant son joli minois, il chercha ses yeux et plongea son regard dans le sien et lui promit de lui apprendre ce qu'était ce sentiment, dans les moindres parcelles de jubilation intense qu'il pouvait apporter. Il prit ensuite avec délicatesse sa jambe recouverte de l'épaisseur de sa robe jaune moutarde, la souleva, et baisa son collant blanc avec passion tout en remontant avec lenteur. Mathilde poussa un petit cri enjoué qu'Igor vint étouffer de ses lèvres habillées d'une fine moustache très soignée.

Le jour-même ils se rendirent chez le jeune homme, une maison coquette et confortable. Il fut un professeur aimant et alimenté d'un amour profond et sincère envers son étudiante encore inexpérimentée. Il plaçait ses mains blêmes et froides sur son corps et lui faisait comprendre que des endroits étaient plus sensibles que d'autres, et qu'il fallait de ce fait, les caresser, les couvrir de baisers plus que n'importe quelle autre partie du corps. Alors avec désir ils se faisaient l'amour dans l'habileté de l'homme et la maladresse de la jeune femme.

 

          Le temps poursuivit sa chevauchée infernale, emportant tout sur son passage pour faire place à un futur meilleur. Quand Mathilde était à la maison, à l'heure du repas, James parlait de voyage. Il disait qu'il lui fallait une autre source d'inspiration que la France.
« Mais... Et ton champ de coquelicots ? Le vieux ria d'un rire gras
- Mais voyons Titilde, des coquelicots, il y en a partout dans le monde. »
Quand Igor venait chez James, il le considérait avec beaucoup d'affection mais jamais il ne se douta que ce dernier n'était pas le père de Mathilde. Aucun soupçon n'était permis, et c'est d'une humeur joviale que Mathilde inventa une histoire de toute pièce devant James qui acquiesça de mouvements de tête positifs, assis sur sa chaise d'ébène, à fumer sa pipe en acajou. Son visage était devenu strié à une rapidité fulgurante. Le vieux allait jusqu'à fixer les yeux marron d'Igor sans les lâcher, et d'un simple contact du regard, lui faisait comprendre qu'il n'avait point le droit d'omettre une seule maladresse avec sa fille.

C'est la vie pleine de découvertes pour Mathilde et les jours faits du bonheur illuminant la frimousse de cette dernière, que James décida de s'en aller dans un autre pays. Il savait qu'Igor était un homme brave, et avait confiance en Mathilde qui arrivait à se débrouiller seule, cette Aphrodite qui cinq années en arrière n'aurait su faire sortir de sa bouche un seul mot de français. Il lui écrivit.

           Un Vendredi, alors qu'elle rentrait de chez Igor avec l'idée d'emménager avec lui, son bonheur fut immédiatement réprimé. Une lettre de James sur la table. « Si ce jour de Janvier 1857 je t'avais dessiné, c'était parce que tu ressemblais à ma femme morte. Tous tes attributs lui correspondent. » Une phrase cinglante comme amorce pour une lettre de départ. Mathilde déglutit. Le vieux était parti pour l'Ecosse. Les larmes coulèrent sur ses joues lorsqu'elle finit de lire sa lettre.

 

 

 

J’étais née de façon inexplicable non pas parce que l’art en avait décidé ainsi, mais parce qu’un vieux bougre était encore ému par la disparition de sa femme, même après dix ans de séparation. Ce n’était donc pas un choix que de me faire venir sur Terre. Mon bastion pillé. La hantise envers James, ce père que j’aimais plus que tout au monde et qui avec une persévérance immense m’avait tout appris. Il me laissait sa maison pour moi toute seule. Il me laissait Igor.